[L’Actu – Octobre 2024]

Quand les enzymes révolutionnent le recyclage et la biodégradation des plastiques

Après du plastique entièrement recyclable, connaîtra-t-on du plastique qui pourra être 100 % biodégradable dans du compost domestique ? Vraisemblablement oui, grâce à des procédés mis au point par des chercheurs de TBI et de la société Carbios. Ces technologies, qui s’appuient sur l’utilisation d’enzymes, constituent des avancées remarquables dans la mise au point de solutions de gestion responsables des cycles de vie des plastiques. Elles ont donné lieu à des publications dans la prestigieuse revue Nature, dont la dernière date de juillet 2024.

À l’origine de « l’aventure », il y a un homme, Jean-Claude Lumaret, le co-fondateur d’une startup, Carbios, à qui il avait fixé un cap précis : explorer de nouvelles approches respectueuses de l’environnement pour gérer, de manière responsable, le cycle de vie des plastiques. Celui-ci était venu trouver il y a 12 ans les chercheurs de TBI (Toulouse Biotechnology Institute) spécialistes des enzymes. Avec une idée en tête : introduire une enzyme dans du plastique afin que ce dernier se dégrade après usage. Alain Marty, l’un des chercheurs de TBI à l’époque (sous tutelle de l’INSA Toulouse), s’amuse quand il évoque cette première rencontre. « Ma première réaction a été : impossible car les enzymes ont été inventées par la nature pour travailler à température ambiante, elles sont très thermosensibles et ne pourront pas résister à une température de 170 °C nécessaire pour faire fondre le plastique ».

Mais « Jean-Claude est un homme têtu », s’amuse encore Alain Marty. L’homme met donc 7 millions d’euros sur la table et une équipe se forme autour d’un pari qui semblait « fou » au départ mais qui s’est révélé plutôt « visionnaire ». Car, depuis, les chercheurs ont réussi à relever le challenge : après avoir d’abord mis au point un procédé pour rendre un type de plastique 100 % recyclable, ils ont récemment mis au point un autre procédé qui va permettre de rendre un autre type de plastique 100 % auto-biodégradable au sein d’un compost, qu’il soit industriel ou domestique.

 

Recycler du PET sans perte de qualité

C’est en 2020 que les chercheurs ont achevé l’optimisation d’une enzyme et la mise au point d’un premier procédé innovant, qu’ils ont décrit dans un premier article paru dans Nature. Il s’agissait alors d’un procédé de recyclage enzymatique pour le PET (polyéthylène téréphtalate), le plastique polyester le plus répandu en termes d’usage, qui sert pour un tiers pour le packaging (bouteilles, contenants pour produits cosmétiques, barquettes alimentaires…) et pour deux tiers au textile (le polyester). Ce procédé met en œuvre une enzyme (ou hydrolase) améliorée capable de dépolymériser le PET en « cassant » le lien entre les deux molécules chimiques qui ont servi à fabriquer ce PET. Ces molécules dites monomères sont ensuite purifiées afin d’être ensuite réutilisées pour produire à nouveau du PET, « avec les mêmes propriétés que celles d’origine », précise Alain Marty, devenu depuis directeur scientifique de la société Carbios.

C’est ce détail qui fait la différence : la qualité équivalente du plastique recyclé biologiquement via ce procédé. En effet, aujourd’hui, seul le plastique clair (et non les plastiques colorés, opaques ou complexes) peut être recyclé en boucle fermée, avec une perte de qualité à chaque cycle, ce qui rend difficile la production de nouveaux produits à partir de PET 100 % recyclé. Ce procédé permet ainsi un recyclage de tous types de déchets en PET ainsi que la production de produits PET 100 % recyclés et 100 % recyclables, sans perte de qualité. Une innovation qui est devenue une réalité industrielle puisque Carbios a lancé la construction d’une usine à Longlaville (Meurthe-et-Moselle), qui sera dédiée au biorecyclage de 50 000 tonnes de PET par an (2 milliards de bouteilles ou 300 millions de T-shirts).

 

Une enzyme incorporée dans le PLA pour fabriquer un plastique auto-biodégradable

Les chercheurs ne se sont pas arrêtés là. Ils se sont ensuite attaqué à un autre challenge : celui qui visait à identifier et optimiser des enzymes qui pourraient permettre la biodégradation d’un plastique d’origine végétale. L’innovation mise au point concerne le PLA (polylactic acid ou acide polylactique, un bioplastique issu de ressources renouvelables telles que le maïs ou la canne à sucre), présent dans de nombreux emballages à durée de vie courte comme les capsules de café, les sachets de thé, les films d’emballage, les barquettes, les bulles de calage… Jusqu’à présent, sa limite était sa compostabilité, possible uniquement en conditions industrielles, à certaines températures (> 60 °C). Mais les travaux d’optimisation enzymatique de l’équipe TBI/Carbios ont mené à un PLA enzymé capable de se désintégrer et de se biodégrader en compostage domestique, même à température ambiante.

Comment ça marche ? « La nature est pleine de ressources : la vie a émergé à des températures supérieures  à 100 °C au fond des océans. Nous avons réussi malgré tout à optimiser une enzyme, puis à l’intégrer lors de la fabrication des emballages en PLA dans le polymère d’origine végétale fondu à une température de 170 °C », explique Alain Marty. La technologie reste ensuite inactive pendant toute la durée d’utilisation du produit et ce n’est qu’une fois mis en condition de compostage, en présence d’eau, que l’enzyme s’active, permettant ainsi aux emballages de se biodégrader sans laisser de résidus ni de toxicité, garantissant ainsi un retour au sol de qualité.

 

L’importance de développer de nouvelles stratégies de gestion de la fin de vie des plastiques

Cette nouvelle innovation a fait l’objet d’un article dans la revue Nature, en juillet dernier. Ce qui motive d’autant plus ces chercheurs, rassemblés depuis 2020 au sein d’un centre de recherche d’ingénierie enzymatique coopératif, le Poplab (Polymères Plastiques et Biotechnologies), à poursuivre leurs travaux pour trouver d’autres solutions de fin de vie ou de recyclage de matières plastiques respectueuses de l’environnement : technologies qui pourraient encore concerner le nylon.

À ce stade, ces résultats constituent déjà « une immense fierté », comme le souligne Isabelle André, directrice de recherche au CNRS associée à ces projets depuis le départ. « Parce qu’ils valorisent à la fois le travail de chercheurs, mais aussi parce qu’ils contribuent à rendre notre planète moins polluée. C’est assez rare pour un chercheur de voir la concrétisation de ses travaux et comment ces derniers vont servir la société : cela donne du sens à ce que l’on fait. »

 

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Rédaction : Camille Pons, journaliste

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J'ai toujours été passionné par les avions. 

Après une rentrée en classe préparatoire, il réalise rapidement que ce modèle ne lui correspond pas pleinement. Il trouve alors à l'INSA un équilibre entre exigence académique et ouverture à d'autres centres d'intérêt.

J'aimais aussi lire, sortir, avoir une vie en dehors des études. 

Le choix du génie électrique s'impose ensuite naturellement. Pour celui qui rêve d'aéronautique, cette spécialité représente alors « le centre nerveux des avions ».

 

De la technologie au collectif

Diplômé, après des stages à Motorola, Jean-Marie Garigue rejoint Alcatel, où il travaille sur des systèmes de traitement du signal et de l'image pour satellites. Guidé par son goût pour les technologies, il poursuit ensuite son parcours chez Alcatel puis Thales, dans des domaines aussi variés que les radars, la cybersécurité, la navigation, l'observation optique ou les télécommunications spatiales.

Au fil des années, se renforce cette idée que la performance technique seule ne suffit pas.

La performance technique a besoin de la performance collective pour conserver une longueur d'avance. 

Cette conviction l'amène vers le management de projets puis vers des fonctions de direction. Dans une famille d'enseignants où l'accomplissement collectif comptait davantage que les titres, il voit dans ces responsabilités une occasion d'agir sur la transformation des organisations, leur compétitivité et leur avenir.

Ces responsabilités nourrissent également chez lui un véritable sens entrepreneurial. Au fil de sa carrière, il a vu des entreprises prospérer, se transformer ou parfois disparaître faute d'avoir su anticiper les évolutions de leur marché. Pour lui, l'ingénieur a donc aussi un rôle à jouer dans la capacité des organisations à innover, à se réinventer et à préparer l'avenir.

Après plus de vingt ans chez Thales Alésia Space, il choisit de découvrir un nouvel univers en rejoignant la division avionique de Thales, en tant que responsable de l’ingénierie des équipements, avant d'intégrer Airbus en 2020. Une étape importante pour celui qui se dit particulièrement attaché à la dimension européenne du groupe et à son ancrage territorial.

Diversité, ouverture et sens pratique

Malgré un parcours qui l'a conduit vers de hautes responsabilités industrielles, Jean-Marie Garigue reste profondément attaché au modèle de formation de l'INSA. Il en retient d'abord la diversité. « J'ai eu beaucoup de plaisir à découvrir l'international, à côtoyer des étudiants tunisiens, norvégiens et bien d'autres. Cela ouvre les horizons. »

Cette expérience lui paraît aujourd'hui essentielle dans des entreprises mondiales comme Airbus, où la diversité des parcours nourrit la qualité des décisions.
Il souligne également la force du modèle des sciences appliquées. Les travaux pratiques, les projets et le contact avec le terrain développent un sens concret de la résolution de problèmes qu'il continue de valoriser chez les jeunes ingénieurs.
Mais, à ses yeux, l'INSA forme surtout des ingénieurs capables d'aller au-delà de la technique.

Comprendre le monde pour agir

Jean-Marie Garigue insiste sur l'importance des humanités dans la formation. Elles développent la capacité à analyser, argumenter et dialoguer avec des acteurs très différents. « Les ingénieurs doivent être capables de s'intégrer dans leur environnement et de comprendre le monde dans lequel ils agissent. »

Lecteur d'histoire des sciences et de conquête spatiale, il considère qu'aucune innovation ne peut être pensée indépendamment de son contexte économique, social, environnemental ou géopolitique. Cette compréhension des écosystèmes est devenue selon lui une compétence essentielle. Les entreprises, les technologies et les territoires n'évoluent jamais isolément ; leur performance dépend de leur capacité à interagir avec leur environnement et à aller chercher de l'intelligence à l'extérieur.

Très attaché à sa région d'origine, le Lot, il y voit également une manière de rester connecté aux réalités humaines qui doivent entourer l'innovation.

À cela s'ajoutent d'autres marqueurs du modèle INSA auxquels il reste très attaché : les activités associatives et la pratique sportive obligatoire. « Le sport, la culture, les passions personnelles participent aussi à la formation de l'ingénieur et du développement de sa curiosité. Les entreprises ont besoin de profils ouverts sur le monde, pas seulement de spécialistes enfermés dans leur domaine. »

Former les ingénieurs de demain

Face aux défis contemporains, Jean-Marie Garigue estime que le rôle de l'ingénieur est particulièrement stratégique. Transition climatique, intelligence artificielle, souveraineté technologique ou tensions géopolitiques imposent une approche toujours plus globale des problèmes.

Les compétences scientifiques demeurent fondamentales, mais elles doivent désormais s'accompagner d'autres qualités : apprendre en permanence, exercer son esprit critique, comprendre des écosystèmes complexes et fédérer des équipes.
« Le rôle de l'ingénieur se déplace progressivement de la technique pure vers la capacité à agréger des savoirs, interagir avec différents acteurs et construire une vision. »

Des premiers satellites aux systèmes spatiaux d'Airbus, son parcours illustre une conviction forgée au fil des années : les ingénieurs de demain devront maîtriser les technologies autant que les écosystèmes dans lesquels ils évoluent.

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