Corinne TOGNETTY
Un parcours d’ingénieure engagée
En lui remettant en mai dernier le prix Ingénieuses’26 « Femme du numérique », la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs consacrait une femme dont le parcours d’ingénieure est engagé et inspirant. Corinne Tognetty, diplômée de l’INSA Toulouse, n’imaginait pas devenir une ambassadrice des femmes dans le monde de l’IT lorsqu’elle a intégré l’INSA en 1988. Car cette école, se souvient-elle, offrait déjà, de son côté, un environnement marqué par des valeurs d’égalité, de collectif, de cohésion, qui vont la porter ensuite.
Ce qu’elle voulait faire lorsqu’elle était toute petite ? Devenir championne du monde de gymnastique. Cette pratique lui a très tôt inculqué le goût de l’effort, de la rigueur et de la persévérance. Corinne changera finalement de cap en observant sa mère. « Femme de commerçant, ma mère était obligée de demander la permission à mon père pour chaque investissement qu’elle souhaitait faire. J’ai compris que l’indépendance financière était essentielle pour choisir sa vie ! », se souvient la manager. Un changement de cap qui la mènera d’ailleurs beaucoup plus tard dans un engagement de taille pour toutes celles qui évoluent dans l’IT, puisque qu’elle occupe, aujourd’hui, le poste de co-présidente du réseau WISE (Women Inspiring Supporting and Empowering) à l’échelle mondiale, qui milite en faveur de l’égalité entre les sexes et soutenir les femmes dans tous les domaines techniques.
À l’époque, comme l’un de ses hobbies consistait à bricoler son ordinateur et qu’elle avait un profil de bonne élève « scientifique », le choix d’études d’ingénieur se fera naturellement. Mais, renseignements pris, sans passer par la « case prépa », car c’était « trop de compétition et trop de pression ».
Elle découvre alors un autre modèle, celui de l’INSA, qui sera « une évidence » parce que l’Institut permet, en plus, de ne pas se spécialiser dès les premières années. Après l’obtention de son bac scientifique avec mention, elle rejoindra donc l’INSA Toulouse, son premier choix, en 1988.
À l’INSA, « on touchait à tout, c’était génial ! »
Ces années, vécues 24h/24 sur le campus (ses parents vivaient en Provence), compteront parmi les plus réjouissantes. « On évoluait au milieu de super valeurs : le respect, l’authenticité…, on touchait à tout, c’était génial ! », se souvient l’ingénieure. Une possibilité de « toucher à tout » qui va lui permettre de s’orienter au mieux. « Je savais que je ne voulais pas faire du génie civil ou de la mécanique, j’hésitais avec la biotechnologie et j’ai découvert l’informatique en première année : et ça m’a plu, parce qu’il y avait beaucoup de TP et parce qu’on créait ! ». Elle apprécie d’autant plus la discipline qu’elle constate que les applications « peuvent aider à améliorer notre vie ». La future ingénieure se souvient, entre autres, de son premier stage réalisé à l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), à Avignon où elle découvre l’informatique appliquée à un cas concret, qui la séduit immédiatement par sa dimension utile et créatrice de sens : optimiser l’irrigation et éviter le gaspillage d’eau. Cette dimension très « pratique », elle la recherchera dans toutes ses expériences professionnelles : en stage, chez Thomson CSF puis au CERT-ONERA, ensuite dans son premier emploi dans une société de service en informatique industrielle, décroché après l’obtention en 1994 de son diplôme en Génie Informatique et Industriel, puis tout au long de sa carrière, qu’elle déroulera dans le domaine des systèmes d’information appliqués à la production.
À l’INSA, le goût du « collectif » et du travail d’équipe
C’est aussi à l’INSA qu’elle va renforcer son attrait pour le groupe, le collectif et le travail d’équipe, qui lui plaisent tant : au travers d’abord de moments partagés en salle informatique avec les autres « geeks », mais aussi grâce à toutes les autres opportunités offertes par l’INSA « pour développer un esprit de cohésion, aussi bien dans le travail que dans l’associatif », dont celle de s’investir dans la vie étudiante. Pour elle, ce sera notamment la gestion du bar étudiant, « un endroit convivial où chacun aimait se retrouver pour un petit déjeuner, jouer au baby-foot, faire la fête ». Un véritable engagement, car il ne s’agissait pas seulement de préparer des cafés et d’aller récupérer des croissants, « il s’agissait d’être là pour le groupe, pour la cohésion », par exemple le dimanche pour ceux qui ne pouvaient pas rentrer chez eux, dont les étudiants étrangers…
Le prix Ingénieuses qu’elle a obtenu cette année consacre d’ailleurs un esprit entrepreneurial, des postes à responsabilité, le management d’équipes, également durant les études, au-delà de l’engagement et d’actions qui attestent d’une mobilisation en faveur de l’égalité des genres ou des questions d’égalité. L’intérêt pour l’égalité, notamment des genres, ne viendra que plus tard. Car à l’INSA, l’environnement était déjà inclusif, avec « les filles qui apprenaient à jouer au rugby, en même temps que les garçons apprenaient à danser le rock », s’amuse la manager. Le choc viendra avec sa première expérience dans le monde professionnel : questions intrusives en entretien, plafond de verre sur les postes à responsabilité et réunions quasi exclusivement masculines, qu’elle découvre dès son premier emploi de cheffe de projet sur des logiciels critiques de sécurité.
Porter ce message aux jeunes filles : s’entourer, oser, et ne plus se laisser définir par les limites des autres.
« Mon premier travail s’est avéré très intéressant. Il m’a donné l’occasion de monter des projets, de me retrouver dans un cadre plutôt familial, sur un plateau de développement, au sous-sol, où je retrouvais beaucoup de femmes. Mais j’ai vite pris conscience qu’à l’étage, dans les bureaux fermés, il n’y avait que des hommes », raconte l’ingénieure. « Et que j’étais cheffe de projet, oui, mais ne serai jamais cheffe de programme ou de service ! C’était intéressant, mais limité ». Elle profite alors de suivre son mari durant un an aux États-Unis pour changer d’entreprise et intégrer STMicroelectronics à Phoenix (AZ) en tant qu’ingénieure automatisation industrielle. De retour en France, elle poursuit sa carrière chez STMicroelectronics, où elle n’a cessé d’évoluer depuis.
Le tournant intervient en 2018, lorsqu’un nouveau Chief Digital Officer (CDO) rejoint l’organisation IT et lui fait comprendre qu’elle gagnerait à être plus visible. « Je n’avais pas su me valoriser », raconte l’ingénieure. « Je travaillais beaucoup, mais cela ne suffisait pas à faire émerger naturellement la suite de mon parcours ». Elle avait pourtant déjà consolidé son parcours avec un Executive MBA obtenu en 2015 à l’IAE d’Aix-Marseille, pour renforcer ses compétences en management stratégique et en pilotage d’organisations complexes. « J’avais le potentiel pour aller plus loin, mais pour cela, il fallait apprendre à prendre davantage de place ! », résume-t-elle.
Une prise de conscience devenue engagement
Ce déclic marque aussi le début d’un engagement plus affirmé en faveur des femmes. Car elle est convaincue qu’« un changement de culture est indispensable dans les entreprises d’une manière générale » et que, pour ce faire, il faut « rendre visibles des rôles modèles, ouvrir des portes aux femmes, mobiliser des alliés et porter ce message aux jeunes filles : s’entourer, oser, et ne plus se laisser définir par les limites des autres ».
Elle prend d’abord le rôle d’ambassadrice locale du réseau WISE de STMicroelectronics sur le site de Rousset et organise « localement » des événements (tables-rondes, projections de films, ateliers, temps d’échanges, etc.), afin de favoriser le partage d’expérience, le développement des compétences et le renforcement des parcours professionnels féminins. Son engagement se traduit aussi par des actions de mentorat et de sponsorship de femmes au sein de son entreprise. Et depuis janvier dernier, elle co-dirige le réseau WISE à l’échelle mondiale. « Une belle responsabilité », se réjouit la manager, car elle lui offre une visibilité nouvelle. C’est d’ailleurs STMicroelectronics qui lui proposera de candidater au prix Ingénieuses 2026.
Ce prix met à l’honneur des femmes qui contribuent concrètement à la mixité dans le monde du numérique, un enjeu encore majeur. Ainsi, Corinne Tognetty rappelle combien « le métier d’ingénieur est passionnant, parce qu’il permet de créer, d’agir et d’avoir un impact sur nos vies ». Elle souligne aussi l’importance des rôles modèles « de femmes visibles et incarnées, dans lesquelles chacune peut se projeter, et qui montrent qu’il est possible de se réaliser professionnellement tout en ayant des enfants, des passions et une vie personnelle riche ! »
Rédaction : Camille PONS, journaliste
INSA Toulouse
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