[L’Actu – Avril 2026]
IA : un grand chercheur à la rencontre des étudiants
C’était une rencontre attendue. Pas seulement des étudiants, puisque de nombreux enseignants se sont aussi rendus à cette conférence : Stéphane Mallat, qui a obtenu la médaille d’or du CNRS en 2025 pour ses travaux sur l’intelligence artificielle, s’est rendu le 27 mars dernier à l’INSA Toulouse pour parler IA, maths… et philo !
Deux amphis étaient dédiés au scientifique ce jour-là, dont un proposant une retransmission en direct pour ceux qui n’avaient pas pu avoir de place dans l’amphi principal, comble ce jour-là. Comble parce que c’est une référence mondiale des mathématiques appliquées qui était attendue, comme aime le qualifier le professeur des universités à l’origine de cette invitation, Charles Dossal, enseignant à l’INSA de Toulouse et chercheur à l’Institut de Mathématiques de Toulouse.
Stéphane Mallat affiche en effet un « pedigree » remarquable. Il a été, entre autres, professeur de mathématiques appliquées à l’Institut Courant (New York University), puis à l’École Polytechnique à Paris et à l’École Normale Supérieure (ENS), avant d’être titulaire, à partir de 2017, de la chaire « Science des données » au Collège de France. Aujourd’hui, il est aussi membre de l’Académie des sciences, de l’Académie des technologies et membre étranger de la National Academy of Engineering des États-Unis. Spécialisé dans les mathématiques appliquées au traitement du signal et à l’intelligence artificielle, ses contributions ont révolutionné des domaines allant de la compression d’images à l’apprentissage automatique et il travaille beaucoup sur l’établissement de modèles basés sur l’IA et non sur des équations pour faire des prévisions météorologiques. Sa médaille CNRS, récompensant un parcours exceptionnel à l’interface entre mathématiques et informatique, s’ajoute à d’autres récompenses importantes : le prix Blaise Pascal, le grand prix EADS de l’Académie des sciences, le prix Friedrich Gauss, le prix Milner de la Royal Society et le prix Fourier de l’IEEE (Institute of Electrical and Electronics Engineers).
L’incorporation progressive de l’IA dans les cours de l’INSA Toulouse depuis les années 2010
Si cette rencontre a suscité tant d’intérêt, c’est parce qu’elle s’adressait à des étudiants déjà « nourris à l’IA », notamment ceux de la spécialité Mathématiques appliquées du département de Génie mathématique et modélisation (GMM). Spécialité qui se divise en deux filières arborant une coloration « intelligence artificielle », même si ce virage ne date pas d’hier, comme le relève Charles Dossal. « Depuis une quinzaine d’années, on a successivement parlé de machine learning, de Big Data, de réseaux de neurones convolutifs, d’IA générative… Ce sont des mots-clés qui traduisent seulement une évolution d’une approche des maths : la profusion des données disponibles sur le net – mesures, images, etc. – a en effet amené les chercheurs à s’inspirer davantage de données réelles plutôt que de s’appuyer sur des équations pour construire des modèles. Et l’INSA Toulouse a incorporé ces méthodes au fur et à mesure dans sa formation à partir des années 2010. »
À l’INSA, quelles formations en IA et quels débouchés ?
Aujourd’hui, le département GMM porte donc deux formations (de la 3e à la 5e année) qui mènent au diplôme spécialité Mathématiques Appliquées. Dans la formation « classique » sous statut étudiant, les étudiants acquièrent les outils mathématiques centraux – optimisation, apprentissage automatique, traitement du signal, modélisation statistique, calcul haute performance – et les appliquent sur des problèmes concrets. Le département a également ouvert en 2020 la formation ModIA (Modélisation et intelligence artificielle), par voie d’apprentissage, qui permet de valider en plus un autre diplôme puisqu’elle est co-habilitée par l’INP-ENSEEIHT (diplôme spécialité Informatique et télécommunications). Sa spécificité ? C’est une formation à l’IA hybride : les futurs ingénieurs sont capables de mobiliser à la fois les outils mathématiques rigoureux pour de la modélisation et les méthodes d’apprentissage automatique les plus récentes, notamment dans des contextes où la donnée seule ne suffit pas. Et comme ModIA s’inscrit dans les objectifs de l’Institut interdisciplinaire d’intelligence artificielle de Toulouse (ANITI), l’un des quatre instituts 3IA nationaux, les étudiants bénéficient d’un écosystème de recherche d’exception.
Outre une forte hausse de débouchés dans la Data Science et l’IA, en particulier pour les diplômés de ModIA (34 % des débouchés des promotions récentes contre 6 % entre 2005 et 2009), les projets concrets donnés par des entreprises ou des laboratoires confirment les attentes du monde socio-économique dans des domaines très divers. Les étudiants ont pu, par exemple, être sollicités pour : la conception, à partir de données, de modèles de détection automatique d’événements géophysiques (séismes, éruptions volcaniques, explosions) ; la mise en place d’un système de recherche augmentée dans un corpus de documents scientifiques ; l’automatisation de l’inspection des tours aéroréfrigérantes d’EDF (dont les surfaces en béton peuvent atteindre 50 000 m²) ; le développement de modèles d’IA générative pour la génération d’alliages métalliques aux propriétés sur mesure ; l’utilisation de l’IA multimodale pour la détection de la désinformation climatique…
Prendre de la hauteur et être capable d’appréhender les futures évolutions
Parce qu’ils sont donc déjà confrontés à un enseignement technique – du fonctionnement d’un réseau de neurones jusqu’au codage -, les étudiants étaient plutôt invités, pour cette conférence, à prendre « un peu de hauteur de vue sur ces outils ». « Stéphane Mallat était attendu pour leur apporter un regard différent, mettre en lumière des liens entre des domaines très différents, différentes méthodes, différents champs scientifiques… Les ‘recettes’ d’aujourd’hui, les outils qu’on leur présente actuellement ne sont pas forcément celles de demain. ChatGPT relevait de la science fiction en 2018 pour la plupart d’entre nous ! Il faut donc suffisamment de hauteur de vue pour se projeter sur un temps long et appréhender ces évolutions, car les technologies évoluent tellement vite que si on ne sait appliquer qu’une ‘recette’, cela ne marchera que 3 ou 4 ans. »
La direction donnée à cette intervention s’inscrit dans la philosophie portée par l’INSA Toulouse, « former des ingénieurs humanistes qui auront, certes, des compétences techniques, mais qui, surtout, vont se poser des questions sur ce qu’ils apprennent, pourquoi ils le font, quel impact cela va avoir, etc. », souligne encore Charles Dossal.
Rédaction : Camille Pons, journaliste
INSA Toulouse
135 avenue de Rangueil
31077 Toulouse cedex 4
Tél : 05 61 55 95 13
Fax : 05 61 55 95 00
J'ai toujours été passionné par les avions.
Après une rentrée en classe préparatoire, il réalise rapidement que ce modèle ne lui correspond pas pleinement. Il trouve alors à l'INSA un équilibre entre exigence académique et ouverture à d'autres centres d'intérêt.
J'aimais aussi lire, sortir, avoir une vie en dehors des études.
Le choix du génie électrique s'impose ensuite naturellement. Pour celui qui rêve d'aéronautique, cette spécialité représente alors « le centre nerveux des avions ».
De la technologie au collectif
Diplômé, après des stages à Motorola, Jean-Marie Garigue rejoint Alcatel, où il travaille sur des systèmes de traitement du signal et de l'image pour satellites. Guidé par son goût pour les technologies, il poursuit ensuite son parcours chez Alcatel puis Thales, dans des domaines aussi variés que les radars, la cybersécurité, la navigation, l'observation optique ou les télécommunications spatiales.
Au fil des années, se renforce cette idée que la performance technique seule ne suffit pas.
La performance technique a besoin de la performance collective pour conserver une longueur d'avance.
Cette conviction l'amène vers le management de projets puis vers des fonctions de direction. Dans une famille d'enseignants où l'accomplissement collectif comptait davantage que les titres, il voit dans ces responsabilités une occasion d'agir sur la transformation des organisations, leur compétitivité et leur avenir.
Ces responsabilités nourrissent également chez lui un véritable sens entrepreneurial. Au fil de sa carrière, il a vu des entreprises prospérer, se transformer ou parfois disparaître faute d'avoir su anticiper les évolutions de leur marché. Pour lui, l'ingénieur a donc aussi un rôle à jouer dans la capacité des organisations à innover, à se réinventer et à préparer l'avenir.
Après plus de vingt ans chez Thales Alésia Space, il choisit de découvrir un nouvel univers en rejoignant la division avionique de Thales, en tant que responsable de l’ingénierie des équipements, avant d'intégrer Airbus en 2020. Une étape importante pour celui qui se dit particulièrement attaché à la dimension européenne du groupe et à son ancrage territorial.
Diversité, ouverture et sens pratique
Malgré un parcours qui l'a conduit vers de hautes responsabilités industrielles, Jean-Marie Garigue reste profondément attaché au modèle de formation de l'INSA. Il en retient d'abord la diversité. « J'ai eu beaucoup de plaisir à découvrir l'international, à côtoyer des étudiants tunisiens, norvégiens et bien d'autres. Cela ouvre les horizons. »
Cette expérience lui paraît aujourd'hui essentielle dans des entreprises mondiales comme Airbus, où la diversité des parcours nourrit la qualité des décisions.
Il souligne également la force du modèle des sciences appliquées. Les travaux pratiques, les projets et le contact avec le terrain développent un sens concret de la résolution de problèmes qu'il continue de valoriser chez les jeunes ingénieurs.
Mais, à ses yeux, l'INSA forme surtout des ingénieurs capables d'aller au-delà de la technique.
Comprendre le monde pour agir
Jean-Marie Garigue insiste sur l'importance des humanités dans la formation. Elles développent la capacité à analyser, argumenter et dialoguer avec des acteurs très différents. « Les ingénieurs doivent être capables de s'intégrer dans leur environnement et de comprendre le monde dans lequel ils agissent. »
Lecteur d'histoire des sciences et de conquête spatiale, il considère qu'aucune innovation ne peut être pensée indépendamment de son contexte économique, social, environnemental ou géopolitique. Cette compréhension des écosystèmes est devenue selon lui une compétence essentielle. Les entreprises, les technologies et les territoires n'évoluent jamais isolément ; leur performance dépend de leur capacité à interagir avec leur environnement et à aller chercher de l'intelligence à l'extérieur.
Très attaché à sa région d'origine, le Lot, il y voit également une manière de rester connecté aux réalités humaines qui doivent entourer l'innovation.
À cela s'ajoutent d'autres marqueurs du modèle INSA auxquels il reste très attaché : les activités associatives et la pratique sportive obligatoire. « Le sport, la culture, les passions personnelles participent aussi à la formation de l'ingénieur et du développement de sa curiosité. Les entreprises ont besoin de profils ouverts sur le monde, pas seulement de spécialistes enfermés dans leur domaine. »
Former les ingénieurs de demain
Face aux défis contemporains, Jean-Marie Garigue estime que le rôle de l'ingénieur est particulièrement stratégique. Transition climatique, intelligence artificielle, souveraineté technologique ou tensions géopolitiques imposent une approche toujours plus globale des problèmes.
Les compétences scientifiques demeurent fondamentales, mais elles doivent désormais s'accompagner d'autres qualités : apprendre en permanence, exercer son esprit critique, comprendre des écosystèmes complexes et fédérer des équipes.
« Le rôle de l'ingénieur se déplace progressivement de la technique pure vers la capacité à agréger des savoirs, interagir avec différents acteurs et construire une vision. »
Des premiers satellites aux systèmes spatiaux d'Airbus, son parcours illustre une conviction forgée au fil des années : les ingénieurs de demain devront maîtriser les technologies autant que les écosystèmes dans lesquels ils évoluent.
Dans un souci d'alléger le texte et sans aucune discrimination de genre, l'emploi du genre masculin est utilisé à titre épicène.










